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Albert Moukheiber : « Notre cerveau nous joue des tours ? Tant mieux ! »

Par Patrick Schobbens - Director Private Banking Brabant wallon
Nous interpeller sur notre façon de réfléchir, d’apprendre et de prendre des décisions, tel est l’objectif d’Albert Moukheiber, docteur en neurosciences et psychologue, aujourd’hui clinicien et professeur à l’université. A l’ère du ‘prêt à penser’, l’auteur du livre « Votre cerveau vous joue des tours » nous apprend à jongler avec l’incertitude et nous ouvre les portes d’un univers complexe et passionnant dont nous avons encore tant à découvrir.

Quel est le défi qui vous motive au quotidien ?

Ce qui m’intéresse, c’est comment transmettre les connaissances sur le fonctionnement du cerveau au grand public tout en conservant la complexité du sujet. C’est notre complexité qui nous rend intéressants. Quand on parle du cerveau, on fait des simplifications qui nous font perdre ce qui justement est intéressant. C’est à nous, chercheurs, à prendre la parole pour le grand public. Faire simple, sans que ce soit simpliste. Faire complexe, sans que ce soit compliqué.

Quelles sont les choses qui vous surprennent encore ?

On se trompe énormément encore, et ça c’est très rassurant. On a encore tellement choses à découvrir, et c’est ça qui rend la chose intéressante. Notre cerveau aime les patterns, les schémas. Et c’est grâce à ça qu’on peut survivre. Quand on se prépare à quelque chose, on se prépare à ce qui a le plus de chance de se produire. Quand quelque chose d’imprévu se présente, ça peut être problématique. D’où l’importance de créer des systèmes qui nous préparent à des scénarios extraordinaires pour les systèmes actuels.

Comme la crise du Covid ou le réchauffement climatique ?

C’est un peu différent, car les épidémiologistes et les virologues annoncent des épidémies depuis longtemps, et le réchauffement climatique était déjà identifié dans les années 50. C’était donc prévu, mais le problème, c’est que l’information ne circule pas assez !
Selon Eliezer Yudkowsky, chercheur en intelligence artificielle, il y a trois scénarios qui peuvent mener à des situations catastrophiques pour un système : 
  • le premier, c’est quand les personnes qui décident ne prennent pas les bonnes décisions parce qu’elles n’ont pas intérêt à le faire ; 
  • le deuxième, c’est quand on a la bonne décision mais qu’on n’a pas assez de coordination pour pouvoir la mettre en place (on est tous d’accord sur ce qu’il faut faire, mais on est tellement nombreux qu’on n’arrive pas à se coordonner) ;
  •  le troisième, c’est ce qu’il appelle les informations asymétriques : il y a des personnes dans le système qui ont les bonnes informations mais qui n’arrivent pas à les transmettre assez vite pour arrêter la catastrophe. Comme le Covid ou le réchauffement climatique.

Et qu’en est-il du concept du cygne noircygne noir ?

Il ne faut pas confondre les choses qui ont peu de chances d’arriver et celles qu’on ne peut pas prédire par définition. Dès qu’on peut les prédire, ce n’est plus un cygne noir. Comment est-ce que je peux créer un système qui peut être résistant à des choses que je ne peux pas prédire ? Avoir Une bonne communication, une bonne cohésion, la capacité de savoir bouger tous ensemble de manière efficace comme c’est le cas à l’armée. Ils ne savent pas d’où le danger va venir, mais ils sont parés à toutes les situations. Même chose pour les missions pour l’espace.

Notre vie est donc basée sur des suppositions en permanence. Sans ces suppositions, on ne peut pas survivre ?

En effet : par exemple, quand je dois traverser la rue, j’ai des suppositions sur le fait que les voitures ne se téléportent pas, ne peuvent pas faire monter à 150 km à l’heure en quelques secondes, etc., donc je prédis la vitesse d’une voiture basée sur mes suppositions. Je connais suffisamment de choses sur le déplacement des objets dans l’espace, la gravité, pour savoir que je peux traverser la rue sans me faire écraser. Même chose quand je marche, quand j’attrape des objets. La stabilité des objets dans l’espace, c’est le niveau zéro de la supposition. Et faire des tours de magie, c’est prendre à contrepied de suppositions très ancrées comme celles-là.

C’est donc aussi une question de confiance ?

Bien sûr, il y a de la confiance dans la cognition sociale. Nos suppositions sont basées sur la confiance. Mon cerveau a besoin de prédire pour pouvoir s’adapter. Et nos a priori conditionnent nos réactions. On ne peut tout traiter de manière hyper précise, donc on fait des approximations, des suppositions, des prédictions… et ça marche relativement très bien ! Tout ça, d’une manière automatique.

Notre cerveau nous joue des tours, mais est-ce si grave dans le fond ?

Non. De toute façon, ce n’est pas possible de déjouer les biais de notre cerveau, et ce n’est pas souhaitable. On a besoin de ces représentations mentales parce que c’est ça qui crée notre subjectivité. Notre subjectivité est importante pour la cohésion sociale, on en a besoin, elle est même essentielle, car nous sommes avant tout des animaux sociaux. Si je traite ma mère comme je traite ma voisine dans un souci d’équité et d’objectivité, ça ne fonctionnera pas !

Comment expliquer le succès des fake news aujourd’hui ?

Les fake news n’ont rien de nouveau, elles ont toujours existé, même au temps de l’Egypte ancienne. Si ça marche, parce que ça concerne des sujets ambigus, incertains ou nouveaux. C’est cette ambiguïté qui fait que notre interprétation du réel devient beaucoup plus multiple. Il y a deux sortes de fake news intentionnelles : politiques (idéologiques) et économiques. Au-delà des fake news, ce qui est le plus dangereux aujourd’hui, c’est le fait que les inégalités sont en train de se creuser, ça érode la confiance, ça crée des polarisations. Finalement, les fake news sont seulement la pointe de l’iceberg par rapport à des problèmes plus graves qui mettent en péril nos sociétés démocratiques.
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